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En apparence, tout le monde cuisine. Mais qui cuisine quoi, quand, et dans quelles conditions ? La cuisine, loin d’être une activité neutre, est l’une des pratiques domestiques les plus sexuellement différenciées.
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La cuisine, elle aussi, fait l’objet d’une différenciation genrée. En France, selon une étude de l’INSEE (2010), les femmes y consacrent en moyenne 1h15 par jour contre 20 minutes pour les hommes. Et pourtant, quand un homme cuisine, on le remarque, on le félicite. L’homme devient facilement le “chef”. Quand une femme le fait, on estime que c’est normal, attendu, quotidien. Invisible.
Se dessine alors la dualité de cet acte : la cuisine ordinaire, du quotidien est renvoyée aux femmes, tandis que les hommes s’octroient (consciemment ou pas…) la cuisine exceptionnelle, celle qui sort du quotidien et dont on vente les mérites.
Si préparer le dîner tous les soirs est un devoir, allumer un barbecue en été devient un moment de célébration. Cher lecteur, chère lectrice… Qui s’occupe du barbecue dans votre famille ? Vous me répondez, unanimes, : “Mon père ! ”, ou “Mon oncle ! ”, ou encore “Mon frère ! ” Bref… Les hommes quoi.
Comme l’expose si bien Nora Bouazzouni dans Faiminisme (2024), **“les femmes font la cuisine, les homme, eux deviennent chefs.” Les hommes font la cuisine de l’extraordinaire. Ils interviennent lors de moments festifs, exceptionnels : le barbecue en été, le gigot de Pâques, la découpe de la bûche à Noël, ou du rôti le dimanche.
Les tâches domestiques sont normalement exclues du registre de l’exceptionnalité. Mais lorsqu’un homme les accomplit ponctuellement, il est valorisé. L’exception spectaculaire, le quotidien silencieux : touchons nous du doigt l’inévitable dichotomie du foyer familial ?
Cette dichotomie repose sur une hiérarchie implicite mais puissante : la régularité féminine, l’intervention masculine. La cuisine est l’activité domestique par excellence, la plus différenciée selon le genre. Elle est le noyau dur du travail nourricier. Cuisiner tous les jours n’est pas valorisé socialement. C’est une tâche qui relève de ce qu’on appelle le care alimentaire : nourrir les autres, faire attention à leurs goûts, à leur santé, à leur confort.
Cuisiner c’est d’abord penser (à cuisiner), autrement dit c’est anticiper ce qu’il manque et ce qu’il reste à prévoir. Savoir qui mangera quoi et quand. Penser aux goûts, aux régimes, au budget, à la variété. Faire les courses. Cette charge mentale repose massivement sur les femmes, mais à ne pas s’y méprendre ! Ce n’est pas parce qu’elle naissent avec un sens inné de la cuisine, mais bien parce que la société attend d’elles qu’elles s’en chargent. Depuis votre tendre enfance, on vous transmet l’idée, mesdames, que vous devez savoir nourrir, prévoir, planifier, car il en va de la survie de votre cocon. Et tout cela dans le silence, bien évidemment…
Autant de gestes qui relèvent de la mise en scène. Attention les yeux, show cooking ! Le feu, la viande, la maîtrise : tout est codé, tout est vu et félicité. Entre les quatre murs du foyer, l’homme s’improvise chef et s’évade le temps de quelques heures. Cette dissymétrie reflète une logique plus large de naturalisation des rôles : tandis que le féminin renvoie au soin, à la responsabilité, le masculin, lui , renvoie à la rareté et à la performance. L’ordinaire est féminisé, l’extraordinaire capté par les hommes.
Cette distinction est renforcée par les représentations culinaires : 94% des chefs étoilés sont des hommes (cf. Guide Michelin). Pourtant, ce sont les femmes qui assurent 80% des repas dans les foyers.
Cuisson au feu, découpe de la viande… C’est souvent dans la mesure où la cuisine est détachée de la contrainte domestique qu’elle devient un territoire masculin acceptable. La cuisine devient alors un espace de performance.
Cette affaire de fourneaux est la métaphore d’un système social différencié et inégalitaire. En naturalisant cette division, on reproduit une logique de genre invisible mais bien ancrée. L’alimentation reste un lieu de reproduction des inégalités, mais elle peut aussi devenir un terrain de rééquilibrage si on choisit d’en faire un espace partagé.
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Cet article s’inscrit dans une série issue de mon mémoire de recherche intitulé “Nourrir sa virilité - Une analyse de la genrisation de nos habitudes alimentaires à travers l’étude de cas de la viande rouge.”
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